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mercredi 3 mars 2010

Épitaphes

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- Puis-je m'autoriser à penser que vous accepteriez éventuellement de déjeuner avec moi ? ...
Elle sourit.
- Et pourquoi pas ! Vers quelle heure cela vous arrange-t-il ?
C'était un ami de Hugo. Il tenait un restaurant italien "Chez Pepe" sur un boulevard près de la place de la Nation. Un italien pur fruit. Les rigatoni à "la diable" lui avait enflammé délicieusement la gorge et le vin rosé servi glacé lui montait à la tête.

Hugo se pencha au-dessus de la table :
- Pepe est littéralement ébloui. J'en suis très fier, ajouta-t-il.
- Donc, si je comprends bien, vous lui amenez vos proies et lui les juge. C'est sa fonction.
- Méchante. Je n'ai pas vu Pepe depuis des lustres. Mais je trouve qu'il a bon goût. Pas vous ?

Un vendeur de fleurettes s'interposa. Clara l'éconduit gentiment.
- Savez-vous ce qu'un copain a dit à un vendeur qui proposait une rose à une amie qui dînait avec lui. Il lui a dit : "Non merci, je n'ai pas encore couché
avec elle. Clara ne souriait plus.
- Et alors ?
- Ne le prenez pas mal ; j'étais ce soir-là avec eux ; il a fait ça pour rire.
- Je présume qu'elle a beaucoup ri également ?
- Pas vraiment. Mais c'était juste une copine... Hum! Je sens que j'ai dit une connerie, là. J'arrête ou je continue ? - Au point où vous en êtes.
- Et bien, il a voulu la rassurer en lui disant que d'habitude, il n'invitait au restaurant que s'il avait couché, et encore, si c'était bien...
- Qu'elle chance elle a eu. Je crois que nous allons partager la note ! Dit Clara, sarcastique.
- Je plaisante. C'est un copain. Pas moi.
- Je pressens néanmoins que vous en seriez bien capable.
- Absolument.

Elle le regarda. Énervant. Vrai ou faux. Les deux, vraisemblablement. Il paya.
- Venez, je vous emmène. Vous avez quelques minutes ?
Elle regarda sa montre.
- Une petite heure. Mais où allons-nous ?
- Choisir une épitaphe. Et il l'entraîna sous les compliments, clins d'œil et exclamations italiennes d'usages.
Ils avaient parcouru les allées les plus reculées, celles où l'herbe était libre.
- Quelle idée, franchement, s'exclama Clara.
À leur entrée dans le cimetière, elle avait pensé naïvement qu'il voulait se recueillir sur la tombe de quelques proches. Mais non, il se baladait, manifestement. Semblant y prendre même plaisir.

- C'est le paradis ici, vous ne trouvez pas ? Un havre de paix. Pas de bruit ni d'éclats de voix. Tout est feutré. Personne ne bouge. Il se penchait sur certaines tombes, surtout les très vieilles, en lisait tout haut les épitaphes, patinées, usées par le temps. Pratiquement illisibles. Il me teste ; me pousse à bout, pensait Clara.
- Regarde (Tiens, il me tutoie !), "Marie-Béatrice Lecornu, épouse Brinet, 1800-1882". Et en dessous "Bertrand Brinet, 1797-1839". Incroyable, elle est restée 19 ans mariée (si l'on admet qu'elle s'est mariée à 20 ans) et 43 ans veuve. Tu te rends compte!

Il se releva et tourna la tête vers elle, quêtant son approbation. Clara le regardait, les bras croisés. Manifestement partagée entre l'amusement et l'irritation.
- Dis-moi, Hugo, tu recherches quoi au juste ?
- Rien de spécial. Nous nous promenons. Le Père Lachaise ne te convient pas ? (Il se fiche de moi.)
- Pas vraiment. Je ne comprends pas ton attitude.

Elle sembla prendre une décision :
- Raccompagne-moi à ma voiture, je te prie. Je m'en vais.
- Ne te fâche pas. Je vais te dire la vérité.
- Non, raccompagne-moi. Je ne sais plus comment sortir d'ici. Vite, je t'en prie. Elle était maintenant vraiment énervée. Il eut l'air tout penaud tout à coup :
- Bon, j'ai encore dit une bêtise. .. Je voulais simplement te faire connaître cet endroit. De toutes les façons, le quartier n'offre pas d'autres choix en matière de culture, s'excusa-t-il maladroitement.
- Je ne vois en quoi cela t'amuse, s'insurgea-t-elle.

Lui aussi s'anima :
- Oh et puis zut ! Tu ne te rends pas compte que nous sommes dans un lieu merveilleux, d'où personne ne revient.
- Justement, ce n'est pas vraiment folichon comme endroit, tu ne trouves pas. Je m'en serais bien passée figure-toi, ajouta-t-elle en avançant à grandes foulées nerveuses.
- Mais réfléchis, s'ils ne reviennent pas, c'est que cela doit être super là-haut !
Elle s'arrêta net :
- Tu plaisantes là !
- Mais non, tu en connais, toi, des personnes qui en sont revenues ?

Elle le scruta, cherchant l'erreur. Il avait un grand sourire. Le soleil lui mettait des petites flammes dans les yeux. Il l'attirait en tant qu'individu dans son ensemble (gai, ouvert, cultivé, très attentionné, elle ne s'ennuyait pas une seconde avec lui), mais l'irritait prodigieusement dans le même temps.
Pourquoi s'ingéniait-il à la déstabiliser ? Pourquoi la poussait-il dans ses retranchements ? On eût dit qu'il cherchait par tous les moyens à ce qu'elle l'envoie balader. Il allait réussir ! Et bientôt ! (C'est vrai quoi ! Elle était le plus souvent sous le charme, mais il détruisait leur harmonie dès que celle-ci apparaissait...)

Elle se souvint d'un détail...
- Au fait, tu m'as parlé d'un choix d'épitaphes... Encore une de tes bêtises?
- Pas du tout. Le but en fait de cette promenade... L'un des buts était de ne pas te quitter tout de suite... dit-il en regardant devant lui de façon, semblait-il, à ne pas croiser son regard. Et puis... et puis je voulais que nous recherchions ensemble une épitaphe qui nous convienne...
- Par exemple ?
- Et bien, par exemple, une épitaphe qui me conviendrait bien : "Il a connu Clara, et sa vie en fut transformée". C'était plus fort qu'elle, elle sourit. Clara ne pouvait lui en vouloir très longtemps. Il était trop.
- Et pour moi ?

- "Hugo fut toute sa vie." (Ça y est, il était reparti)
Mais il y a plus grave. Ou plus ennuyeux : "Il n'a pas connu Clara. Triste vie que la sienne."
- Et "Il l'a tellement énervée qu'elle est partie en colère", tu y as pensé ?
- Non, ce n'est pas une épitaphe, ça ! Tiens, écoute: "Toute sa vie, il le regretta, car Clara ne voulut pas".
- Ça, c'est une formule qui me plaît mieux. Elle est plus authentique, plus vraisemblable, affirma
Clara, mutine. Mais Hugo ne la regardait pas.
- Non, en fait je préfère : "Clara voulut. Heureux il fut." Ou alors : "Elle se donna à lui tout entière, et il n'en était pas peu fier". Ou bien encore : "Elle a compris, mais n'ose pas le lui dire".
- Tu triches, s'exclama Clara, se prenant à ce drôle de jeu, ce n'est pas une épitaphe, cette dernière phrase ! D'ailleurs, à y bien réfléchir, comment dois-je la prendre ?

- Littéralement (il regardait toujours devant lui).
Tu as sans doute compris ce qui se passait entre nous, mais tu le refuses...
Clara lui prit en bras, le forçant à s'arrêter.
- Qu'est-ce qui te fait croire que je le refuse ?
- Qu'est-ce que tu devrais avoir à refuser ?
Elle lui lâcha le bras :
- Tu m'énerves.
- Tu m'énerves aussi.

Ils marchèrent ainsi en regardant droit devant eux. D'ailleurs, ils arrivaient en vue de la sortie. Il s'arrêta une fois de plus. Elle continua. Il attendit.
Elle ne s'arrêta pas. Ne se retourna pas. Il la regardait partir. Elle se rapprochait à grands pas de la sortie, allait l'atteindre, disparaître. Il courut.
Vite ! Marcha un peu à sa hauteur, essoufflé.

L'apostropha enfin :
- Dans les films, le gars s'arrête, la fille marche encore un peu, se retourne, lui sourit, revient sur ses pas et lui saute au coup.
- Dans ton film, pas dans le mien.
- Et qu'est-ce qui se passe, dans ton film ?
- Le type s'excuse platement.
- Platement ?
- Oui, parfaitement, platement. Il s'excuse d'avoir abandonné la jeune fille, ne serait-ce que quelques mètres, prenant le risque ainsi qu'elle se fasse agresser par quelque zombie. Il se confond en platitudes afin de se faire pardonner, tout contrit.
- Et alors ?

- Elle ne lui pardonne pas. Elle est très en colère.
Elle s'en va. Et il reste sur le trottoir comme un grand couillon qu'il est. Et sur sa tombe, il peut inscrire : "Il a tout fait capoter. Quel imbécile !"
- Je n'aime pas du tout ce film, moi.
- C'est pourtant mon film. (Elle avait néanmoins le sourire aux lèvres en disant cela, mais lui ne la regardait toujours pas) Il se tus un moment puis, en vue de la voiture de Clara, dit d'une petite voix :
- On est bête, hein ?
Clara avait la tête bien droite. Fière. Amusée mais fière.
- Tu es bête !

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